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Surnommé le « seigneur des nuits vénitiennes », il a occupé plusieurs postes ministériels pendant douze ans avant de tomber pour corruption à l’occasion de l’opération « Mains propres ». Il est mort le 11 mai, à l’âge de 78 ans.

Le corps de Gianni De Michelis a été exposé dans la chapelle ardente de l’hôpital de Venise, lundi 13 mai, à la veille de ses obsèques, qui se sont tenues mardi, non loin de là, dans le petit temple vaudois de la ville. Le maire, Luigi Brugnaro, est venu se recueillir devant sa dépouille, ainsi que ses derniers amis et de nombreux habitants, venus dire au revoir à un des plus flamboyants enfants du pays.

Mais pour le reste, l’ancien ministre des affaires étrangères italien, mort samedi 11 mai dans sa ville, après cinq années d’une maladie qui l’avait progressivement isolé du monde, n’aura pas eu des obsèques à la hauteur de son importance historique. Ministre inamovible de 1980 à 1992 – il ne quitte le gouvernement que quelques mois en 1987-1988 –, bras droit de l’homme fort du Parti socialiste italien, Bettino Craxi (1934-2000), il est l’homme qui pilotait la diplomatie italienne lors de la chute du mur de Berlin et celui qui a paraphé pour l’Italie le traité de Maastricht.

Cette trajectoire ascendante sera brisée quelques mois plus tard, lorsqu’il sera emporté par les multiplies répliques de l’opération « Mains propres », un gigantesque scandale de corruption qui enverra aux oubliettes une génération de dirigeants politiques italiens. Dans un communiqué, le président de la République, Sergio Mattarella, a salué en lui un homme « intelligent et passionné » qui a contribué à « consolider le rôle international de l’Italie ». Pour un responsable de ce calibre, on peut difficilement imaginer message plus froid.

Puissant ministre des participations d’Etat

Au départ, c’est l’histoire d’un jeune homme pauvre issu d’une famille originaire du val d’Aoste, trop grand, trop gros, plutôt laid, timide et surdoué. Un jour, vers 16-17 ans, le rat de bibliothèque, fasciné par l’égyptologie et l’Amérique précolombienne, est mordu par le méchant virus de la politique. Après avoir flirté un moment avec le monarchisme, il se lance à corps perdu dans la grande aventure du gauchisme naissant. Il obtient brillamment un doctorat en chimie. En 1960, il entre au Parti socialiste italien (PSI).

Mais avant, comme dans les fables, le vilain canard a rencontré à 19 ans une jeune, charmante et très riche héritière, qu’il épouse en 1964. Quinze ans après, ils se séparent, et c’est alors que le « Kennedy de la lagune », le « seigneur des nuits vénitiennes », le « ministre rock », comme le baptiseront tour à tour les gazettes, prend son envol.

A 40 ans, puissant ministre des participations d’Etat – 15 % du produit national brut à l’époque –, Gianni De Michelis découvre que le pouvoir confère du charme, que les femmes lui tournent autour et qu’il adore leur compagnie. C’est alors qu’il laisse pousser ses cheveux et propulse sa grande carcasse de Falstaff italien sur les pistes de danse. Authentique force de la nature et grand viveur devant l’éternel, il vante le night-clubbing à la télé, se couche à l’aube et, à 9 heures, tous les matins, revient à son bureau.

Il s’offrira même le luxe, théoriquement suicidaire pour un politicien ambitieux, de publier un ouvrage sur la question, véritable Michelin des dancings transalpins. C’était en 1988, il était vice-président du conseil des ministres, c’est-à-dire le troisième personnage de l’Etat. 
De cette époque, il gardera longtemps un sobriquet de presse, « Sua frivolezza », « Sa frivolité ». Il n’aime rien tant que la compagnie des grands de ce monde, des gagneurs et des princesses jet-set. Mais il est aussi, quand il fait son métier, sérieux comme un pape.

« Trop amoureux de la vie »

Bettino Craxi, qui s’est beaucoup appuyé sur lui lors de sa conquête du PSI, en 1980, vouait à De Michelis un solide respect et une grande confiance. Sentiments partagés par l’intéressé, qui ne manquait jamais une occasion de faire son panégyrique. « Craxi est un vrai leader. Moi je suis trop dispersé, trop curieux de tout, trop amoureux de la vie », assurait-il souvent. Lorsque la tempête « Mains propres » balaiera tout le vieux personnel politique, et avant tout Bettino Craxi, devenu symbole des excès de l’époque (il choisira l’exil en Tunisie pour ne pas finir sa vie en prison), De Michelis essuiera lui aussi de rudes secousses, se trouvant condamné par deux fois à dix-huit mois et six mois de prison ferme, pour corruption.

Totalement discrédité, privé de mandats nationaux à partir de 1994, il contribuera à la création du Nouveau PSI en 1997. Mais depuis ce parti gravitant dans l’orbite de Silvio Berlusconi – à qui il devra de siéger au Parlement européen de 2004 à 2009 –, il ne pouvait plus prétendre qu’à des seconds rôles, ressassant les riches heures de son âge d’or et ruminant sans fin les raisons de sa chute.

Gianni De Michelis en quatre dates

26 novembre 1940 Naissance à Venise

1980 Ministre des participations de l’Etat

1992 Début de l’opération « Mains propres » qui brise sa carrière politique

11 mai 2019 Mort à Venise

Par Jérôme Gautheret (Rome, correspondant) et Patrice Claude

Source : lemonde.fr

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