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Dakar, dernière étape de la tournée du Président du Conseil du gouvernement français, le général De Gaulle. En quittant la Guinée avec une réponse de Sékou Touré amère et sèche, le Premier des Français pense pouvoir panser sa douleur dans la capitale de l’Afrique Occidentale française avec une réponse positive cette fois-ci. Grande sera sa déception face aux porteurs des pancartes qui le reçoivent et qui réclament l’indépendance du Sénégal. Le discours prononcé par Valdidio Ndiaye à cette occasion, le 26 août 1958, restera en travers la gorge de De Gaulle et gravé dans les mémoires des Sénégalais.

Le Président Charles De Gaulle atterrit au Sénégal au moment où le chef de l’exécutif Mamadou Dia et Léopold Sédar Senghor sont absents du pays. Lors de la visite du Président français, Mamadou Dia est en vacances en Suisse et Senghor en Normandie. Ainsi empêché, Dia délègue son ministre de l’intérieur Valdiodio Ndiaye et le sénateur et maire de Dakar Lamine Guèye de le représenter. Naturellement, le mot d’ordre que Valdiodio devrait faire passer est le vote du « OUI », pour le maintien du Sénégal dans la Communauté.

Face à une foule agitée de porteurs de pancarte réclamant l’indépendance, le discours de Valdiodio sonnera comme une défiance à De Gaulle et rappelle celle de Conakry par Sékou Touré. Le ministre de l’intérieur réclame donc la sortie du Sénégal de la Communauté, et parle d’indépendance et d’unité africaine de façon immédiate.

Voici en intégralité le discours de Valdiodio Ndiaye prononcé à cette occasion :

« Monsieur le Président,

Monsieur le Sénateur Maire de Dakar vient de vous adresser au nom de la ville qui vous a accueilli aujourd’hui, et avec toute l’autorité qui s’attache à sa double qualité de premier Magistrat Municipal et Doyen des hommes politiques sénégalais, des paroles de bienvenue auxquelles veut d’abord s’associer le Conseil de Gouvernement du Sénégal, dont je suis aujourd’hui l’interprète en l’absence de M. le Président du Conseil Mamadou Dia retenu en Suisse pour une cure que ses médecins lui ont déconseillé d’interrompre.

Le Peuple d’Afrique, comme celui de France, vit en effet des heures qu’il sait décisives, et s’interroge sur le choix qu’il est appelé à faire. Dans un mois, le suffrage populaire, par la signification que vous avez voulu donner à sa réponse Outre-mer, déterminera l’avenir des rapports Franco-africains. Il ne peut donc y avoir aucune hésitation. La politique du Sénégal, clairement définie, s’est fixé trois objectifs qui sont, dans l’ordre où elle veut les atteindre : l’Indépendance, l’Unité Africaine et la Confédération.

Nous disons Indépendance d’abord, mais en nous fixant ce préalable, nous ne faisons qu’interpréter l’aspiration profonde de tous les peuples d’Afrique Noire à la reconnaissance de leur existence nationale. L’indépendance est un préalable. Elle n’est pas une fin en soi. Elle n’est pas un idéal en elle-même, mais pour ce qu’elle rend possible. Elle ne véhicule pas une volonté de sécession. Elle ne recèle aucune intention d’isolement, ni de repliement sur soi. Nous disons indépendance, et nous disons ensuite Unité africaine.

Si l’indépendance que nous voulons n’est pas la sécession, elle n’est pas davantage l’indépendance dans le cadre de chaque territoire, la rupture de toutes les solidarités fédérales existantes, le repliement à l’intérieur de frontières dont nous n’avons jamais cessé de dénoncer le caractère artificiel.

En fin, au-delà de l’indépendance et de l’unité, le gouvernement du Sénégal avec le congrès de Cotonou propose la négociation avec la France d’une confédération multinationale de peuples libres et égaux. Cette solution nous apparait comme la seule réaliste et la seule durable parce qu’elle est la seule, la seule qui tienne compte à la fois du sentiment national des masses africaines, de leurs aspirations à l’unité et de leurs volontés d’entrer dans le monde moderne, au sein d’un ensemble plus vaste encore.

C’est pourquoi, c’est pourquoi nous regrettons de voir écarter la confédération avec toutes les perspectives d’associations qu’elle contenait, ce serait pour l’Afrique un recul d’un demi-siècle alors que tout nous commande d’aller de l’avant, car avec quel peuple l’Afrique indépendante et unie pourrait-elle plus librement et volontairement s’associer qu’avec le peuple de France, qu’elle connait et qu’elle aime, avec lui, elle a non seulement des liens de interdépendances économiques et culturelles mais encore tout un passé de souvenirs qui dans le meilleur et le pire sont des souvenirs communs.

Avec lui, elle partage un idéal de liberté et de dignité humaine, une même conception du progrès et de l’avenir du monde.

Notre espoir se fonde sur le fait, qu’en venant ici, pour nous informer et pour vous informer, vous avez créé un climat de discussion et avait par le même tourné le dos à cette nouvelle philosophie de la vielle Europe, qui, si l’on en croit à Albert Camus, a répudié le dialogue pour épouser le communiqué, une Europe qui ne dit plus : je pense ainsi, quelles sont vos objections mais voici ma vérité. Que m’importe que vous la discutiez, l’armée et la police se chargeront d’établir que j’ai raison.

A cet égard aussi, le choix qui nous est proposé n’est donc pas pleinement libre et notre réponse n’aura pas pleinement le sens que vous en attendez.

Ou bien, nous voterons selon nos seules convictions au risque de retarder la réalisation de l’unité Africaine

Ou bien nous définirons avec les autres territoires de la fédération, une position commune faite de compromis tactique et qui laissera dans l’ombre sans les supprimer les véritables problèmes.

[…]. C’est pourquoi le dilemme fédération ou sécession nous paraît un faux dilemme et qu’à cet égard notre réponse court le risque de recevoir arbitrairement une interprétation qu’elle n’implique pas naturellement. Je peux, et j’ai même le devoir de déclarer que demain, tous les « Oui » ne comporteront pas une renonciation délibérée à l’indépendance et que tous les « Non » ne traduiront pas une volonté de rupture complète. Il y a là une possibilité de malentendu, aussi grave dans l’un comme dans l’autre cas. Il serait également contraire au droit et à l’équité de considérer comme en état de sécession le territoire qui fait aujourd’hui partie intégrante de la République et qui demain voterait Non. »

Source: Senenews

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